Avoir une chambre à soi


wes anderson jeune fille lit un livre dans sa chambre

J'ai mis beaucoup de temps à emménager avec mon copain. Il faut dire que j'aimais vraiment, VRAIMENT avoir mon propre appartement. Manger à l'heure que je veux, en pyjamas et dans mon lit si ça me chante (j'adore manger au lit et non, je ne fais pas de miettes). Regarder des séries honteuses à l'abri des regards (tu sais celles où si un.e ami.e ouvre ton ordinateur sans prévenir, t'as l'impression qu'on t'a surprise à regarder un porno : "De ? Ah bah non je ne sais pas ce que ça fait là ! Bon sang, à tous les coups mon frère m'a ENCORE emprunté mon ordinateur ! Ralala qu'il est pénible, il pourrait regarder Joséphine Ange Gardien chez lui quand même...). Ou encore écrire pendant des heuuuures dans un silence de plomb, en me prenant pour la prochaine Simone de Beauvoir (et le génie ça demande de la solitude tu vois, le caaaalme de l'artiste).


Alors pour que ça fonctionne, avec mon chum on s'est trouvé un système : dans l'appartement, chacun sa pièce. Chacun son espace privilégié pour vaquer à ses occupations, manger si on veut rester seul.e, bricoler, réfléchir, créer, et surtout, dont on peut fermer la porte. Et étonnamment, quand je parle de ce mode de cohabitation autour de moi, de cet espace qu'on se laisse l'un et l'autre pour vaquer à nos affaires, je récolte souvent des froncements de sourcils.


"Ah bon ? Mais, vous mangez ensemble quand même ? Vous dormez dans le même lit ?"

Au départ, j'ai cru que c'était notre fonctionnement en tant que couple qui posait problème. Peut-être ne sommes nous pas assez fusionnels par rapport au modèle traditionnel, en mode on doit tout faire ensemble du matin au soir parce que quand on s'aime, on ne se quitte plus ? Et puis rapidement, je me suis aperçue que lorsqu'une femme disait que son conjoint avait besoin d'espace, d'un bureau à lui pour faire ses affaires, jouer aux jeux vidéo ou travailler, tout le monde trouvait ça normal. Bein oui enfin il faut le comprendre, il a besoin de son espace sinon il va étouffer le pauvre !


Était-ce donc... moi, le problème ? Y avait-il un énième privilège masculin que j'ignorais, celui d'avoir sa pièce à soi ? (roh bordel, ça ne s'arrête jamais...)




Virginia Woolf avait déjà flairé l'arnaque



Bah ouais, on l'a lui fait pas à Virginia. Dans son essai "Une chambre à soi", l'autrice démontre en quoi, comparée aux hommes, la vie d'une femme est PAVÉE d'obstacles qui l'empêchent de produire des oeuvres littéraires. Selon elle, loin d'être une affaire d'intelligence (et c'était pourtant l'argument avancé par les hommes à l'époque), le manque d'indépendance matérielle et financière, ainsi que la charge du foyer ne laissaient aux femmes ni le temps ni l'espace de produire autant d'oeuvres intellectuelles majeures que les hommes.


Pour penser et écrire, une femme doit être indépendante financièrement et avoir sa pièce à elle, qu'elle peut fermer à clé pour ne pas être dérangée par le reste de sa famille. Et je sens déjà qu'en écrivant ça, j'en fais fantasmer plus d'une ! (alors qu'on est en 2021 les gonz')


Beh oui mais quand on examine ce qui nous arrive avec la Covid, peut-on vraiment dire que les choses ont évolué ? En mai 2020, quatre chercheuses rapportaient dans une étude que durant la pandémie, si le nombre de publications concernant de nouvelles études avait augmenté (en mode on est coincé.es chez nous, donc on n'a que ça à faire de pondre des recherches), la proportion de papiers signés par des chercheuses avait, elle, diminuée !


Beh dis donc dis donc, quelle drôle de curiosité ? Pourrait-on avancer l'hypothèse, mais alors vraiment on réfléchit comme ça à voix haute hein, que les chercheuses ont dû délaisser leur travail pour s'occuper des enfants (repesant au passage dans la balance les pour et les contre d'en avoir fait), tandis que leurs compagnons se sont enfermés dans leurs bureaux parce que là, ils ont une visioconférence SUPER importante et qu''ils ne peuvent absolument pas être dérangés ?



Alors je ne dis pas qu'il y a forcément de la mauvaise volonté là-dedans. Après tout depuis un an, qu'on se le dise, on fait toutes et tous COMME ON PEUT. Mais si le conjoint a un travail qui gagne plus, avec plus de responsabilités que sa conjointe (ce qui est souvent le cas), QUI va avoir sa pièce pour travailler dans le calme, et QUI va réduire ses heures et travailler sur un bout de table dans la cuisine tout en gérant les enfants qui courent partout ?


Virginia a raison. Sans indépendance financière (qui pourrait se traduire aujourd'hui par une égalité des salaires) ni de pièce à soi, point de chance pour les femmes de pouvoir penser tranquille... Et pourtant, ça n'a l'air de choquer PERSONNE (enfin sauf des empécheuses de tourner en rond comme moi, quoi).



Avoir une pièce à soi, un truc de mec



Alors il faut savoir que longtemps, on a considéré le foyer comme étant le territoire de la femme (petit veinarde), et le monde extérieur comme étant celui de l'homme (léger déséquilibre en terme de m² mais passons). Aussi, il était NORMAL qu'une fois rentré chez lui après une duuure journée de travail, l'époux dispose d'un endroit où se retirer, une pièce rien qu'à lui pour se reposer ou poursuivre ses profondes réflexions ultra intéressantes.


Bureau, man cave, atelier dans le fond du garage, "l'homme de la maison" a toujours eu droit à sa pièce pour faire ses affaires sans qu'on ne vienne l'y déranger.


Et la femme alors ? Elle est où, sa pièce ? Mais enfin Bernadette, une pièce pour quoi faire ?? D'abord, elle n'a rien à penser, la femme. Et puis elle aime tellement ça, passer l'aspirateur sous les meubles et surveiller le rôti dans la cuisine pendant que les enfants font la foire. Ma foi, c'est toute la maison, sa pièce ! Une femme vois-tu, elle AIME s'occuper du foyer et servir de soutien indefectible à son mari. Elle n'a pas de projet à elle, pas de rêve.


C'est sa famille, son rêve !




Beh oui mais si comme Macron, j'aime bien avoir mes propres PROJEEEEETS ?



Bah oui, si moi j'aime ça avoir des projets et que j'en veux une, de pièce ? Mon île, mon antre, mon SANCTUAIRE où entamer une méditation profonde sur la vie et sur ma raison d'être (bon ok, pour écrire, faire de la broderie et jouer aux Sims) ? Bon sang, même Superman, il a sa forteresse de solitude ! (au début j'avais mis "tour de solitude" mais je m'aperçois après vérification que non, le gars avait carrément UNE FORTERESSE)


Est-ce égoïste de vouloir une pièce et du temps à soi pour faire des activités dédiées à son bien-être et à son épanouissement personnel (que ce soit de grandes oeuvres intellectuelles ou des occupations triviales) ? Oui. Mais moi je trouve ça bien, d'être égoïste. C'est salutaire, ça vous sauve une santé mentale, de penser à soi. Ça vous évite de vous réveiller un matin en vous demandant "Mais meeerde, qu'est-ce que j'ai fais de ma vie, où est passé ma jeuneeeeesse ??".



Avoir mon espace et du temps pour moi, c'était plus qu'un caprice. C'était une nécessité. Et vivre en couple ne change rien au besoin de se retrouver seule, peu importe à quel point on est amoureuse. La femme n'a pas à être disponible en tout temps pour son couple ou à n'avoir pour seul projet que de se dédier à son foyer. Nous aussi on a une vie, nous aussi on veut faire des TRUCS.


Alors laissons-nous du temps et un endroit pour bouiner (ouais c'est un vrai mot), pour bidouiller, pour bricoler ! Pour ma part je trouve que loin de nous diviser (la fameuse peur d'une société qui tomberait en morceaux sans femmes pour réunir la famille autour d'un rôti), cela nous permet de nous épanouir par nos propres moyens, en enlevant au passage la pression "au couple" de nous stimuler à lui seul au quotidien.