Eh mademoiselle t'es charmante !


femme vintage harcèlement de rue

C'est à moi que tu parles ? NON MAIS C'EST À MOI QUE TU PARLES ??


Ok, ça c'est ce que je pense dans ma tête pendant que je passe devant le pauvre type en faisant mine de l'ignorer royalement.


Vous l'aurez deviné, aujourd'hui on parle ? On parle ? Harcèlement de ruuue, wouhouu !


Oh nooon, pas encore ? C'est déprimant comme sujet...


Maiiis non t'inquiète, c'est l'fun, on va se marrer !



Le harcèlement de rue, cette triste banalité



Euh bon ok, mauvais premier titre. Non non mais pars paaas, on recommence !



Tiens c'est marrant, toi aussi tu t'es faite traitée de pute aujourd'hui ?



Bon. J'aurai essayé.


En même temps je suis DÉSOLÉE (en fait je ne vois pas pourquoi je m'excuse, pas de ma faute si certains hommes sont des cons), mais je ne connais personne dans mon entourage féminin qui n'ait eu à subir un sifflement, un "t'es bonne", ou un "sale pute" un jour en marchant dans la rue.


Le harcèlement de rue est tristement banal, non pas car ce n'est pas grave, mais parce que c'est d'une fréquence TELLE que l'on est souvent obligées de le ranger dans la case minimisante "mmm, bah ouais, triste mais classique" pour ne pas sombrer dans une profonde dépression ou ne plus oser sortir de chez soi en mode parano.



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Personnellement, deux choses m'ont toujours fascinées au sujet du harcèlement (oui parce que moi quand je ne comprends pas quelque chose, ça me fascine) :



1. Le harcèlement n'a pas d'âge


J'entends des gamines de 13 ans me dirent qu'elles ont subi des insultes sexistes dans la rue, et je me souviens très bien avoir moi-même commencé à vivre ce genre de situation étant encore au collège. Non mais les gars, un minimum de décence dans votre indécence. Des enfants, sérieusement ? Il y a une telle urgence à leur faire comprendre qu'on va les sexualiser toute leur vie ? No rush, t'inquiète elles vont le découvrir biiien assez vite !


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2. Les gars les filles, on vit dans un monde parallèle


C'est Interstellar avant l'heure les filles ! Non mais c'est fascinant comme sur ce sujet là (et bien d'autres), nous ne vivons pas DU TOUT dans la même dimension. A commencer par notre entourage. Beaucoup d'hommes savent sur le papier que le harcèlement de rue existe (un peu comme les dinosaures, il y a trèèès longtemps) mais ne réalisent pas vraiment la violence que c'est de le vivre au quotidien. Ce qui fait que lorsqu'un gars t’interpelle dans la rue pour te demander ton numéro, il ne se doute absolument pas que dans ta tête, il se passe ça :


"Ok, souris. Refuse poliment, remets vite tes écouteurs il va s'en aller. Putain il insiste. Est-ce qu'il va m'agresser ? Est-ce qu'il veut me violer ? Ok monte le ton, sois ferme, c'est comme les chiens il ne FAUT PAS qu'il sente ta peur."


Ah, et il y a une troisième chose qui me vient à l'esprit, touuute aussi passionnante :



3. On leur trouve vraiment des excuses à la con, aux harceleurs


"Bah ouais mais tu rentres chez toi à 3h du mat' en jupe, tu prends un risque aussi, non ?"

Pfff est-ce que je m'étends sur celle-là ? Non parce pour un peu, on voudrait nous faire croire que c'est de notre faute par dessus le marché ! Je vais te dire une chose, si c'était les fringues la clé du problème, il y a longtemps qu'on n'en porterait plus, des jupes. On ne tient pas à la mode à ce point.


(Nan et puis un coup c'est la jupe, un coup c'est mon survêt' tout détendu avec une tâche de sang au cul, c'est quoi le message qu'on veut nous faire passer, sortez à poils ? Je mets ma main au feu qu'on y trouverait encore à y redire...)


"Nan mais c'est un homme, il a du mal contrôler ses pulsions, on n'y peut rien."

Ah mais il fallait me le diiire, que j'avais juste besoin d'un mot du médecin pour agir n'importe comment à cause de mes pulsions biologiques. Au prochain SPM (syndrome prémenstruel), je me roule par terre en hurlant dans l'allée 5 si mes Choco BN son en rupture de stock !


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Le harcèlement serai-il culturel ?



Et bein je me le demande ma petite dame. Parce que ça fait maintenant un peu plus d'un an que je vis à Montréal et personnellement (je dis bien, de mon expérience personnelle), ça fait un an que je n'ai pas eu UNE SEULE réflexion dans la rue. Pas une. Jalouse, hein ?


Étant arrivée au début de l'hiver, je me disais : Nan mais c'est les manteaux de ski, ça et la capuche par tempête de neige ça leur fait des œillères, ils ne distinguent plus qui est une femme ou un homme. Et puis par - 20, tu ne peux pas te permettre une distraction aussi frivole que de harceler les femmes, tu te concentres sur ta survie pour ne pas glisser sur une plaque de glace dans la rue...


T'as vu les gens se regardent même po


L'été est arrivé. Toujours rien. Je me suis mise à faire des activités le soir, à rentrer tard, à pieds, seule, sans faire semblant d'appeler mon copain en mode "Fais gaffe si tu me fais chier, ON SAIT OÙ JE SUIS !" ou à regarder par dessus mon épaule après avoir dépassé un groupe de gars bruyants. Je me suis rendue compte du couvre feu que je vivais en France. Et à quel point ça fait du bien, d'être juste une personne qui marche dans la rue, et pas une femme qui s'expose et qui se hâte.


Si un homme fait quelque chose de gentil pour moi, comme se tasser dans le métro pour que je puisse rentrer, j'aime le fait de pouvoir enfin lui sourire et le remercier sans suspecter qu'il prenne ça comme une invitation à me draguer quand je n'en ai pas envie.


Je suis devenue teeellement insouciante qu'il n'y a pas très longtemps quand un homme m'a interpellée dans la rue, je me suis même arrêtée. Il m'a parlé en anglais d'une devanture de magasin, comme quoi le nom était drôle parce qu'il y avait "bleu" dedans et que la façade était verte. Je lui ai demandé si je pouvais l'aider d'une quelconque façon, me disant que mon anglais était vraiment pourri parce que je ne voyais pas du tout où il voulait en venir. Il m'a expliqué qu'en fait il aimerait bien avoir mon numéro. Ça m'a faite sourire. N'étant plus constamment harcelée, je ne voyais rien de mal à ce qu'il me demande poliment mon numéro dans la rue, je me sentais en sécurité et tout à fait respectée. J'ai gentiment décliné sa demande et lui ai souhaité une bonne journée.


Voilà comment ça se passe, entre gens civilisés !


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Vive la sororité



Dans mon adolescence, j'ai eu la chance d'habiter à côté du centre ville (ce qui ne veut dire qu'une chose pour une ado : PAARTYYY !!). Je me souviens d'un soir, je devais avoir 17 ans, et je rentrais à pied d'une soirée passée avec mes copines. Il devait être quoi ? Une heure du mat' ?


Depuis l'autre bord de la rue, un type me hèle. Par réflexe je lève la tête, aperçois le gugus, baisse les yeux. Il continue à me parler à distance tout en se ramenant dans ma direction. Traverse la rue pour venir à ma rencontre. Je commence à me dire que ça pue.


Le gars est ivre. Me demande qui je suis, ce que je fais là, si je ne veux pas aller faire la fête avec lui tout en me barrant soigneusement la route. Je décline poliment. Il insiste. Se rapproche de moi, si bien que je commence à sentir un mélange de cigarette et d'alcool particulièrement prononcé. Je suis embarrassée, désarmée face à cette situation absurde. Mon gyrophare interne tourne à toute berzingue.


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Je me retrouve coincée dans la rue, à quelques pâtés de maisons de chez moi, par un type dont la distance qui nous séparait est passée de 50 mètres à 50 centimètres et qui semble prendre bien trop de plaisir à m'emmerder pour me laisser partir comme ça.


Et LÀ. L'inespéré se produit. Une bande de filles bruyantes déboule d'une rue. Elles rient, discutent, se chamaillent. L'une d'elles semble capter mon regard qui malgré l'obscurité de la nuit doit crier HELP en lettres de feu. Elle tape sur l'épaule d'une copine et se détache du groupe.


"Hey, Julia ? Mais qu'est-ce que tu fais là, on t'a cherchée partout ! Tu viens ? On va chez une copine !"

Le gars la regarde, lui dit de se mêler de ses affaires. Les autres filles s'avancent d'un bloc vers nous, toujours de bonne humeur, toujours aussi bruyantes et résolument soudées. Celle qui s'était détachée de la masse m'attrape par le bras et m'entraîne avec elle sans adresser un regard à mon emmerdeur. Deux filles me prennent joyeusement bras dessus bras dessous, un peu comme sous leurs ailes. Elles me glissent un : "Ça va ? Tu ne le connaissais pas ce type, hein ?".


Euuh, nope.


Je les ai remerciées mille fois. Elles m'ont escortées pendant quelques minutes, et nous nous sommes quittées trois rues plus loin.


Encore une fois. Merci les filles.


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Continuons d'en parler



J'espère un jour pouvoir me promener dans la rue en portant ce que je veux, à l'heure que je veux, accompagnée ou non. En attendant ce jour, heureusement qu'il existe des femmes courageuses comme ces jeunes filles, qui ont transformé un souvenir qui aurait pu être terrible, en un moment de sororité mémorable.


Je pense qu'il y a plein de choses que l'on peut faire contre le harcèlement de rue, à commencer par en parler. Comme je le disais plus haut, les femmes sont plutôt conscientes du sujet, étant les principales cibles de ce phénomène, mais les hommes sont parfois loin de se douter de la place que cela prend dans notre quotidien et à quel point cela teinte notre perception des hommes dans l'espace publique.


En parler à son conjoint, ses amis, son frère, son père, me semble donc être une bonne piste (puisqu'à priori, votre bien-être et votre sécurité les intéresse) pour sensibiliser "l'autre moitié" de la population.


Je voulais également vous parler du site stopharcelementderue.org, qui propose des pistes d'action quand on est victime ou témoin de harcèlement de rue. Parce qu'on ne sait pas toujours quoi faire, parce qu'on est prise dans cet effet témoin où l'on se conforme naturellement au comportement de la foule, à savoir, ne pas s'en mêler. Parce que parfois, un simple geste peut transformer la journée d'une femme, d'un moment pénible à un souvenir de solidarité.