Faut-il pousser Mémé dans les orties ?


grace et frankie femmes âge mûr

Durant mon retour en France, je suis passée voir ma grand-mère en Bretagne. Cela a bien sûr impliqué de porter un masque et de la tenir à distance avec un manche à balais, cette dernière oubliant sans cesse que l'on doive garder un bon mètre de distance entre nous (Covid oblige).


Vaillante du haut de ses quatre-vingt huit ans, et d'un instinct de survie implacable, elle n'a eu de cesse de me répliquer, haussant vaguement les épaules : "Oh tu sais à mon âge, il faut bien mourir de quelque chose". Certes Mamie. Mais si on pouvait éviter que ce soit MOI qui te tue, cela m'éviterait vingt ans de thérapie derrière. Merci.


Je vous écris tout ça parce que ma grand-mère, je l'adore. Le jour où il lui arrivera quelque chose, il va me falloir un sacré paquet de Ben & Jerry's pour m'en remettre. Mais des fois elle dit des trucs... C'est pas qu'elle est sexiste hein. Ou homophobe, ni même raciste. Mais des foiiiiiis... un peu quand même !


Ce qui me fait me poser la question suivante : Devient-on dépassé après un certain âge ? Un peu comme ce yaourt au frigo dont la DLC est passée depuis un moment mais qu'on garde quand même, parce que jeter, c'est mal ? (Hum, désolée pour la comparaison Mamie.)




Le CHOC des générations



Bon, c'est sûr que de base, on n'a pas vraiment le même vécu, nous et nos grand-parents. D'abord eux, ils ont connu la guerre, les privations alimentaires, des maladies infantiles où à leur époque le médecin disait : "Si elle passe la nuit ça ira, sinon, bah ils vous restera toujours vos huit autres merveilleux enfants".


La contraception était inexistante si bien que si tu couchais avec ton mari, tu pouvais être sûre de mettre en route le sixième. Tu gardais tes fringues des années sans te soucier d'être à la mode, d'ailleurs il n'y avais que deux saisons à l'époque, été et hiver. Tu pouvais passer deux ans sans savoir si ton père parti au front était encore en vie, les nouvelles te parvenaient par la radio ou encore, des LETTRES ! (Personnellement, mon dernier envoi de carte postale remonte à mes huit ans lorsque je donnais des nouvelles de mes vacances à mes copines depuis le camping "Les Flots les bains" en Mayenne. )



Plus tard en grandissant, le harcèlement sexuel au travail était chose courante, de toute façon dès que tu avais ton premier enfant tu démissionnais pour devenir femme au foyer. Tu ne quittais pas ton mari même s'il fricotait avec Colette la voisine, parce que de toute façon, où serais-tu allée sans argent ni qualifications ? Tu restais là, à vivre côte à côte comme des colocataires, sauf que la vaisselle qui traînait dans l'évier, c'était toujours toi qui te la tapait.


La seul personne homosexuelle que tu aies jamais connue, c'est un homme marié de quarante ans, qui, après s'être enfin avoué à lui-même sa véritable attirance, a quitté femme et enfants pour aller faire la bringue dans les boîtes de nuit parisiennes, et qui a fini par attraper le sida avec l'une de ses nombreuses aventures. Enfin, c'est ce que racontent les voisins.


Là dessus, on a eu e droit pour les femmes d'ouvrir un compte en banque (1965), le droit à l'avortement (1975), la popularisation du divorce. Les femmes se sont accrochées à leurs jobs comme des moules à leurs rochers et se sont mises à revendiquer un salaire égal à leurs homologues masculins. Les homosexuels marginaux sont devenus des monsieurs madames tout le monde qui se marient et veulent fonder une famille. On a vu arriver les ordinateurs, les smartphones, Twitter et Instagram. La consommation de masse s'est démocratisée. Le terrorisme a fait son apparition, la planète s'est mise en surchauffe et dégueule de plastique, et maintenant on se tape la propagation d'un virus à l'échelle mondiale qui nous oblige à nous terrer chez nous.


Alors c'est sûr, c'est frontal, le choc des générations !




Une mise à jour difficile



Si je regarde comment je pensais il y a dix ans, je me dis que j'ai fait un bout de chemin quand même. Encore heureux me direz-vous, parce que rester bloquée à la mentalité de ses dix-huit ans ça craint ! Tu t'imagines continuer de craquer pour les copains de ton frère, écouter du Ke$ha à tue-tête et t'enfiler des épisodes de Grey's Anatomy jusqu'à 4h du mat' ?


Bon ok, il y a PEUT-ÊTRE des choses dans cette liste que je fais encore. Heureusement quand même, dans ma vie je me suis éduquée ! J'ai lu (je suis abonnée à Instagram), j'ai voyagé (j'ai dormis dans des auberges de jeunesse douteuses), j'ai fait des rencontres (j'ai refait le monde à 4h du mat' avec des inconnus). J'ai évolué quoi.


Alors que dans le fin fond de sa Bretagne, il lui reste quoi à ma grand-mère avec ses quatre-vingt balais, sa vue qui baisse et sa surdité naissante ? Le JT de TF1 ? Plus Belle la Vie, les Douze Coups de Midi et son club de bridge ? C'est vrai quoi, quand tu as raté le coche des nouvelles technologies et que le Minitel est la plateforme que tu maîtrises le mieux, tu as quoi comme option pour continuer à suivre le mouvement ?


Et puis soyons honnête, à son âge, je crois que ma grand-mère, elle s'en tamponne le coquillard, de la société. Elle a fait son temps comme elle dit. Place à la nouvelle génération. Et bon courage, surtout.



Il n'y a pas d'âge pour changer d'avis



J'adore m'engueuler avec ma grand-mère. C'est presque un sport, si vous voulez mon avis. Vous regardez les infos après manger, vous attendez un sujet bien polémique en France, comme le port du voile, l'homosexualité ou les aides sociales et hop ! En avant guingamp !


Il ne faut pas croire, à son âge, elle tient son bout de gras ! Je crois qu'elle est comme moi en fait. Elle aime bien se prendre la tête. Surtout après deux verres d'apéro maison venant de son garage. Là, elle est toujours d'attaque.


Et puis ce qu'elle aime avant tout, ce sont les bonnes histoires dignes d'un roman photo. Le voile lui fait peur ? Oui mais si je lui raconte que pendant un match de football féminin, des joueuses se sont rassemblées autour d'une collègue pour qu'elle remette son foulard qui s'était défait en toute pudeur, là c'est chouette. C'est grande dame, quoi. Elle n'est pas trop sure de son rapport à la parentalité pour des couples de même sexe ? Je n'ai qu'à lui montrer les photos du petit garçon d'un couple d'amis, tu peux être sure que j'en ai pour deux heures avec les "Mais qu'il est beau cet enfaaant ! Et regarde-moi ce petit neeez !" "Et toi, quand est-ce que tu lances le premier ?"


Hum, ce n'est pas le sujet Mamie.


Alors avant de partir, je lui ai appris à faire une visio sur Skype, à ma grand-mère. Pas dit qu'elle s'en souvienne (on a de la mémoire quand ça nous arrange à cet âge), mais je persévérerai. Parce que pour les maintenir jeunes, nos vieux, faut continuer de s'engueuler avec. Même si tu doutes de leurs probabilités de survies, quand tu t'aperçois qu'ils ont encore mis leur masque à l'envers dans le bus, et qu'on voit les traces de rouge à lèvre en avant du tissus...