Je ne suis pas gentille


femme de pouvoir avec assurance à son bureau

"Je devrais m'inspirer de toi. Des fois, je devrais être un peu plus con."

Ouaip. Je suis comme ça moi, j'inspire les gens. Alors ne vous méprenez pas, ce n'était pas dit pour me blesser, vous assistez bel et bien à un compliment. C'est vrai qu'en règle générale je n'aime pas me laisser marcher sur les pieds. Je déteste avoir le sentiment qu'on profite de moi, et j'ai du mal à me retenir de lever les yeux au ciel quand je constate qu'on cherche à m'enfumer.


Donc oui. Je reconnais volontiers que je ne suis pas quelqu'un de "gentil". Je ne suis ni serviable, ni aimable (en tout cas pas si tu me fais suer), et encore moins accommodante. Et allez savoir pourquoi, chez une femme, ça équivaut direct à se faire taxer... bah, de connasse !



Sois gentille, dis merci, fais un bisous



(Si vous n'avez pas encore écouté le podcast du même nom, je vous le recommande !)


Ce n'est pas faute de me l'être fait répété étant petite pourtant. Dis merci. Aide à débarrasser. Sois patiente avec ton grand frère qui vient t'embêter dès qu'il s'ennuie (toi aussi tu l'as eu, ce grand frère ou cette grande soeur que tu aurais bien étranglé si tu avais fait deux têtes de plus ?). Fais un effort, souris.



Tu pourrais te dire qu'au moins, toi tu récolteras une pluie de louanges en te confortant à ce que les gens attendent de toi. "Oh mais qu'elle est sage, qu'elle est gentiiille !" Pourtant à côté, ton frère fait les quatre cents coups, n'en faisant qu'à sa tête en traversant la pièce telle une fusée, se tenant les côtes tant il rit de sa propre désobéissance. Et quelle est la réaction des gens ? On sourit en coin. On se retient de rire, amusés. "Oh lui alors, il n'est pas possible hein !" s'excuse ta mère avec un sourire de connivence. Parce qu'étrangement, elle est quand même fière de lui, son petit monstre rebelle.


Alors moi gamine, pas folle hein. J'ai vite remarqué en observant les hommes de ma famille que faire passer ses besoins avant ceux des autres, insister pour imposer son avis et être même un peu paresseux (on le connait le coup du "je suis absorbé dans une conversation teeeellement importante que tu seras bien gentille de débarrasser"), et bien ça passe, en fait. Je dirais même que dans ma famille, cela imposait un certain respect (malgré de vagues protestations sous cape dès que les dits paresseux avaient le dos tourné).


À peser dans la balance les pours et les contres je crois que les maths furent vite faites pour moi, et que le fait d'être un homme ou une femme a rapidement été relégué au rang du détail technique. Être gentille c'est, en échange de contenter les autres et d'accepter de faire des concessions avec le sourire, conserver le vague espoir que l'on récoltera un merci de temps en temps pour bonne conduite. Choisir de faire passer ses besoins en premier, et exprimer son mécontentement quand ils sont négligés, ça rapporte que tes besoins bah, ils ont une grande chance d'être satisfaits. Et pas un jour de temps en temps hein. Tous les jours.



Passer pour la connasse de service



Alors bien sûr, ne pas être gentille vient avec son lot d'inconvénients, surtout quand on est une femme. De manière générale, la société ne valorise pas vraiment les femmes qui osent s'exprimer au risque de contrarier (il n'y a qu'à voir avec quelle violence les militantes féministes et les femmes politiques sont traitées). Être gentille c'est être sure de plaire, d'aller dans le sens des gens et de s'épargner toutes sortes de pressions sociales.


Fait que, quand il faut dire tout haut ce que les gens pensent tout bas en réunion de travail, aller demander à sa gestionnaire d'immeuble pourquoi diable cela fait-il quatre mois qu'il y a un trou de un mètre sur deux dans le mur de notre chambre, ou qu'il faut négocier avec Ikea de remplacer un matelas défectueux gratuitement (livraison incluse bien sûr), qui c'est qui s'y colle ?



Ouaip. C'est bibi ! Parce qu'il ne faut pas croire. Je ne suis pas dirigée par une incroyable force de caractère ou un courage à se pâmer d'admiration. Je suis faible ! C'est plus fort que moi, je ne supporte pas l'injustice, l'incompétence ou plus simplement l'inconfort. Je ne PEUX PAS résister à l'envie de dire ce que je pense, malgré cette petite voix dans ma tête qui me répète d'un ton suppliant : "Tais-toi tais-toi tais-toi !"


Et ça, les gentil.le.s de mon entourage l'ont bien compris. Pourquoi risquer une micro déchéance sociale, quand vous avez la râleuse à côté qui de toute façon ne résistera pas à faire le sale boulot pour vous ? (On m'a quand même déjà offert une tasse à mon travail avec l'inscription "râleuse, mais avec le sourire" !)


C'est ainsi qu'avec le temps, je me suis habituée à passer pour la connasse de service. La fille un peu mal élevée (parce que quand tu n'es pas gentille tu as manifestement été mal élevée), qui au lieu de sourire poliment en hochant la tête, celle qui laisse couler, qui prend sur elle, et bien fait chier son monde en ouvrant sa bouche. Pour le plus grand BONHEUR (et surtout, divertissement) de son entourage.



Ne pas confondre connasserie et assertivité



Parfois, j'ai l'impression qu'on mélange un peu les étiquettes. En quoi est-ce si mal de défendre ses opinions ou d'exprimer ses besoins, tant que cela se fait de manière (à peu prêt) respectueuse ? Il y a même un nom pour cela : l'assertivité. Et je pense qu'on confond trop souvent, à tord, connasserie et assertivité.


Pour moi, être con, c'est se comporter comme un bulldozer. C'est être malpoli avec les gens, leur parler en criant, en les prenant de haut, en leur coupant la parole ou en les prenant pour des idiots. C'est exprimer son avis sans écouter celui des autres, considérer que seul son opinion est le bon, et porter un jugement à l'emporte-pièce sur ceux qui ne pensent pas comme nous.



Ce n'est pas parce que tu as l'audace (je dirais même, l'impudence) d'exprimer une opinion contraire à celle de ton interlocuteur.ice ou de poser tes limites, que tu es une mauvaise personne. Pour moi, cela fait simplement partie d'une communication saine, où l'on fait preuve d'amour propre et où l'on se respecte autant que l'on respecte l'autre.


La vérité très honnêtement, c'est que si on ne défend pas ses droits, personne ne le fera à notre place. Parce que les gens sont égoïstes, oui madame ! Chacun pense un petit peu à son nombril. Et parfois j'ai tout de même l'impression que gentillesse rime avec "Non mais vas-y passe devant, moi ce n'est pas grave, on verra ça plus tard. Oh non j'insiste, tant que tu m'aimes, ça ne me dérange pas tu me négliges pour passer en premier. Tu m'aimes, hein ?"



La gentillesse, une qualité sous-estimée



Paradoxalement, la gentillesse est une des qualités que j'admire le plus. Car malgré le fait qu'on ait voulu convaincre les femmes que c'était une composante innée de leur caractère, je pense au contraire que c'est une qualité qui est loin d'être naturelle (au même titre que le fameux instinct maternel).


Dans son essai sur la sexualité contemporaine "Sortir du trou, lever la tête", Maïa Mazaurette explique que selon elle, si les qualités telles que la gentillesse, la générosité et l'empathie étaient si évidentes, il n'y aurait pas autant de guerres, de violence et d'injustices dans le monde. Pas faux.


(Elle explique aussi que ce sont des qualités indispensables au lit, ce qui fait que j'en viens à me questionner sur ma qualité d'amante, mais bref, je m'égare !)


J'admire les gens capables, par amour, par générosité, de faire passer les besoins des autres avant les leurs. Parce que je mesure pleinement le sacrifice que cela représente. Pour ma part, j'en suis le plus souvent incapable. C'est tout sauf "normal, naturel ou évident". C'est un ****** de don de soi. Et l'on devrait arrêter de tenir la générosité de ces personnes pour acquise (et par ces personnes, j'entends surtout les femmes).


En tout cas... si vous avez besoin qu'une connasse vienne râler pour défendre vos intérêts, appelez-moi. Ça me fera plaisir. Je ne peux pas m'en empêcher de toute façon, alors foutue pour foutue...

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