Je suis une mauvaise féministe


le prénom un homme et une femme à table

Dans une conversation en soirée (oui car c'est souvent en soirée), tu as toujours un mec pour te sortir des propos sexistes sur les capacités des uns et des autres. Les hommes seraient plus doués pour le sport et le bricolage, et les femmes pour faire la cuisine, le ménage et s'occuper des enfants.


Et dans ces moments-là, j'ai forcément envie de détromper cette personne, le ton acerbe, en lui rétorquant que je suis extrêmement sportive et que je bricole tous les dimanches...


Malheureusement, ce serait mentir. Oh, j'ai bien des amies qui seraient à même de lui rabattre son caquet. Mais personnellement... je suis une honte pour le féminisme.



Tu vois la fille nulle en sport qui discutait toujours au fond du terrain avec ses copines ? C'était moiii !



EPS. Education physique et sportive. Berk.


J'ai toujours DÉTESTÉ ce cours, qu'on devrait d'ailleurs rebaptiser "Comment dégoûter les enfants du sport". Entre des infrastructures délabrées, des professeurs démotivés que l'on qualifiait de "planqués" et le shaming ambiant dès qu'un.e élève avait des difficultés à exécuter une consigne, y avait-il une intention sciemment réfléchie de rendre ce cours le plus désagréable possible ?


On n'a pas idée de donner un cours d'ENDURANCE à 8h du matin, sous la pluie en plein hiver enfin !! (Endurance : discipline consistant à courir longtemps et sans but précis autour d'un terrain jusqu'à ce que mort s'en suive).




Très tôt, on m'a collé cette étiquette. "Nulle en sport". En repas de famille, ma mère se plaisait à dire que mon frère était "sportif et sociable", et que moi j'étais "bonne à l'école". Oui, parce que les gens aiment bien coller des étiquettes. Il n'aurait pas fallu qu'on nous confonde, tout de même !


Pas de panique, cette étiquette m'est restée collée au corps comme une moule à son rocher. Je n'aimais pas les cours de sport, on me disait que de toute façon je n'étais pas sportive. A quoi bon lutter ? Pourquoi se faire du mal ?


Pour m'éviter tout désagrément, je me suis tenue aussi loin que possible de ce qui pouvait ressembler à un ballon pour le reste de mon adolescence. Tu m'aurais lancé une pomme pour le goûter, même pas sûre que j'aurais été capable de l'attraper.



Pendant longtemps, j'ai enfoncé les clous de mes cadres avec ma brosse à cheveux.



Acheter quoi ? Un marteau ? Mais pourquoi faire ? (Oui, j'étais déjà très minimaliste à l'époque.)


Avant de rencontrer mon copain, il me semblait bien saugrenu d'avoir dans un tiroir de mon appartement un marteau ou un tournevis, quand je pouvais manifestement me débrouiller avec la pointe d'un couteau ou le plat de ma brosse à cheveux. Dans mon esprit, il était parfaitement clair que les outils de bricolage étaient réservés aux hommes, et qu'au grand JAMAIS je n'aurais besoin de m'en servir ! On s'était d'ailleurs assuré que je ne m'approche jamais de ces outils ô combien mystique, tel le marteau de Thor.


Quand mon frère a eu son premier appartement, mon père est venu l'aider pour lui montrer comment monter des meubles et percer des trous dans les murs. Pour qu'il sache le faire après, dans sa vie d'homme.


Quand j'ai eu mon appartement, mon père est venu pour tout m'installer. Mais pas la peine de m'expliquer, hein. C'était compliqué, de toute façon. (on ne parlera pas des étagères murales qu'il m'a posé et qui se sont effondrées les unes après les autres au cours des deux années suivantes).



Un jour dans notre premier appartement, mon copain et moi avons voulu upgrader notre cuisine biscornue en y installant des placards muraux. On était très fiers, c'était la première fois qu'on faisait ça mais, à deux, "On allait bien y arriver !". (c'est beau, la naïveté des jeunes couples)


Deux heures plus tard, trois énormes trous dans les murs et mon copain debout sur le meuble de cuisine en train de tenir un placard à moitié fixé, je me résous à appeler mon père pour demander conseil.


"Passe-moi Tony !" dit mon père (bon mon copain ne s'appelle pas Tony mais pour protéger son identité imaginons qu'il s'appelle Tony. Et qu'il a des tablettes de chocolat, tant qu'à faire.)
"Je ne peux pas, il tient le meuble ! Dis-moi comment on fait et je vais lui expliquer après."
"C'est que, c'est compliqué. Ce serait plus simple que tu me le passes !"

Sérieusement ? Non mais, c'est sûr qu'expliquer que selon le type de mur, tu choisiras plutôt des chevilles simples ou des chevilles molly qui se déploient derrière la paroi quand on les rétractent avec une pince spéciale, ça prend un diplôme en fission nucléaire ! Je ne suis clairement pas qualifiée pour le job !


PS : tous les placards ont été posés. Pour ceux où l'on avait déjà utilisé des chevilles simples, on a stocké les tupperwares en plastique... Bonne chance aux prochain.es locataires.



Une affaire de pratique ?



Il m'a fallu longtemps pour m'apercevoir que si mon frère était "bon en sport", c'était surtout car en récréation il jouait au foot, au basket, et que même après l'école il allait encore faire du vélo ou du roller avec ses amis.


Ou que si mon copain était (maintenant) plutôt débrouillard en bricolage, c'était que dès que l'occasion se présentait, il regardait comment bidouiller un nouveau truc et pouvait passer la journée sur son affaire sans pour autant en avoir fini le soir.


Tous les domaines dans lesquels je me considère bonne, ça m'a pris du travail, de l'entrainement et d'apprendre de mes erreurs. Il n'y a rien d'inné là-dedans, ça prend de la pratique.


Or, quand on te répète que tu es nulle en sport alors que tu n'en fais jamais, que le bricolage c'est compliqué, tout en refusant de t'expliquer quoique ce soit, quelles chances as-tu de t'améliorer ?


Et surtout, comment peux-tu t'intéresser à des domaines dont tu te sens clairement exclue ?



J'ai acheté un vélo. Je suis trop fan.



Ma lubbie de l'été, mon GRAND projet. Faire tous mes déplacements en vélo. En l'annonçant à mon entourage, en quête d'approbation, je récolte toutes sortes de réaction. Ma mère s'inquiète, me demande si je suis sûre, que ça lui semble dangereux tout de même. Mon copain part dans le fou rire le plus long que je ne lui ai jamais connu. Je veux dire, le gars m'a quand même dit que c'était la chose la plus DRÔLE que je ne lui jamais dite ! En neuf ans de relation, je me sens un brin vexée.



Mais que n'est ni ! Butée comme une mule, je m'achète mon vélo d'occasion dans une super association qui favorise la réinsertion sociale. Dès que je le vois, c'est le coup de foudre. Il est trop beaau !


Je passe 2h dans le magasin à poser toutes les questions qui me viennent en tête, du style : "Comment changer une roue ? Qu'est-ce que je fais si la chaîne déraille ? Et si je veux fixer un porte bagage, comment je fais ?"


Je pense que le vendeur n'a jamais vu une cliente aussi investie dans l'achat de son vélo. J'aurais adopté un chien que la procédure n'aurait pas été plus longue.


Alors c'est sûr que les premières côtes, j'en ai chié. Je me suis découverte des muscles dont j'ignorais jusque-là l'existence !


Mais je m'en fous. Je deviens chaque jour un peu plus endurante, et je n'arrête pas de rajouter des accessoires sur mon vélo, prête à dégainer le tournevis. J'ai l'impression d'être plus débrouillarde, à trouver mes itinéraires et me repérer sans téléphone. Plus indépendante aussi, car je n'ai plus à attendre le bus ou le métro pour me mettre en route.


Je suis contente, kewa.



La bonne nouvelle, c'est que je ne suis pas mieux avec les enfants. Ça compte ?



Si je ne suis pas encore une sportive aguerrie ni une bricoleuse du dimanche, je me dis qu'il me reste au moins ça.


Au même titre que les hommes n'ont pas le gêne inné du bricolage ou du sport, mais plutôt une longueur d'avance en terme de pratique facilitée par une valorisation sociale dans ces domaines, les femmes elles non plus ne sont pas forcément douées pour les tâches ménagères ou l'éducation des enfants.


La preuve, ton rejeton a la tête enfoncée dans un seau depuis dix minutes derrière toi et est-ce que j'ai ressenti le besoin de t'en parler ? Non !