La broderie, ma nouvelle passion de grand-mère


broderie féministe smash the patriarchy

En me baladant avec une amie, nous nous arrêtons devant une mercerie. Tandis que je me demande comment un commerce peut-il être financièrement viable dans un quartier aussi cher que le Plateau en vendant quasi exclusivement des boutons, nous discutons de ce que nous pourrions faire cet hiver pour nous occuper histoire de ne pas virer folles.


Je désigne les cactus en crochet mis en vitrine, suggérant avec un mélange de sarcasme et de sérieux que nous pourrions nous mettre au crochet. Mon amie désapprouve, trouvant qu'ils ressemblent trop à des pénis en érection et ruinant ainsi en une phrase mon amour naissant pour les petites effigies de laine vertes chlorophylles.


"Et si on se mettait à la broderie ?"

Nous échangeons un regard, touchées par la grâce. Loin d'être saugrenue, son idée m'apparait au contraire comme géniale. "Mais graaaaave. Vas-y, on se met à la broderie !"


Qui l'aurait prédit ? Quelques semaines plus tard, nous voilà rendues accros.





Les passions mémé d'une hypster de marde



J'assume complétement. De base, je suis une grosse hypster de marde. J'aime les friperies, les boutiques zéro déchet et les savons faits main. Enfin, vendus fait main. J'ai autre chose à foutre que de fabriquer mes savons moi-même (bon après on en reparle dans un an si nous sommes toujours en confinement hum hum).


Rien ne me rend plus heureuse que d'acheter des plantes, j'aime le yoga (même si j'ai l'endurance d'un opossum) et je suis souvent la féministe à la con qui ne bouffe pas de viande dans les diners.


N'était-ce pas le destin finalement, que d'ajouter la broderie à la grande fresque cosmique de mes passions ?



Et puis la broderie, ça me parle. Chez elle, ma grand-mère a encore des tableaux entièrement brodés par feu mon arrière grand-mère. Elle m'a appris (enfin, a essayé de m'apprendre) la couture, le tricot, et bien que je ne sois jamais devenue experte en la matière, disons que je vois comment ça marche. Je me souviens encore de ma grand-mère le soir, à tricoter devant un film sur TF1 et allant si vite que petite, je croyais qu'elle frottait simplement ses aiguilles l'une contre l'autre ! (ce qui est en fait complètement con, je m'en rends compte aujourd'hui...)


Bref, à choisir comme occupation, la broderie ça me parlait plus que de fabriquer des maquettes en allumettes à la François Pignon.



De la broderie ? Ce n'est pas très féministe, non ?



En me voyant revenir avec mes fournitures, mon chum s'étonne. "Qui êtes-vous, qu'avez-vous fait de ma copine féministe ? (un peu relou mais à laquelle j'ai quand même fini par m'habituer ?)"


C'est vrai qu'historiquement, la broderie faisait partie du trousseau d'occupations par excellence des femmes oisives, prisonnières de leur home sweet home pendant que leurs maris travaillaient. Motifs planplan, décors sages, si les réalisations de ces dernières ne manquaient pas de technicité, le tout restait tout de même ennuyeusement lisse.


Alors, broderie = femme asservie ?


Et bien non ma chère ! En explorant la multitude de patron possible (merci Pinterest), je m'aperçois que la broderie est furieusement revenue à la mode, et que certaines artistes réalisent des broderies qui n'ont rien à envier au dessin ou au design numérique.



Va savoir pourquoi mais moi ce qui m'attire en premier, c'est les représentations de plage et de plantes vertes. Après des mois de confinement et des vacances à Hawaii d'annulée, ça doit être l'appel de la nature !


MAIS ce n'est po tout !


En se réappropriant cet artisanat longtemps délaissé, des artistes féministes vont plus loin, montrant en quoi l'utilisation de matériaux connotés comme exclusivement féminins peut devenir un moyen d'expression à la symbolique forte. Tétons, vulves, règles, l'imagination est la seule limite !



Hey... Est-ce que toi aussi tu trouves ça trop cool, sans vraiment t'expliquer en quoi c'est si cool ? C'EST LA BRODERIE JTE DIS ! En sculpture ou en peinture, je ne pense pas que ces représentations auraient le même impact visuel qu'à travers l'utilisation du fil à broder, si longtemps considéré comme naze puisque exclusivement destiné aux femmes au foyer d'un autre temps.


C'est parce que la broderie est exclusivement associée au féminin, qu'elle devient une forme d'art à l'impact original, fort et résolument FÉMINISTE ! Et bien que l'art textile ait encore du boulot pour obtenir le même niveau de reconnaissance que la peinture ou la sculpture, on ne peut nier le potentiel hautement créatif et le défi technique novateur que la broderie propose.


Alors, est-ce que ça veut dire que je dois forcément broder des représentations féministes ? Non, je fais c'que je veux d'abord. Mais est-ce à un moment je vais explorer ces modèles ? Oh oui oui oui !!



Nous les hommes, on n'a pas de trucs comme la broderie pour s'occuper



Depuis quelques temps donc, je brode. Le soir en général, avec une série Netflix en fond sonore. Ça me détend de me concentrer sur l'aiguille qui passe et repasse, et de voir le tissu se colorer. Ça me donne comme un sentiment d'achèvement, de produire quelque chose qui va rester.


Un soir, mon copain me dit, un peu envieux :


"C'est pas juste. Nous les hommes, on n'a rien d'équivalent pour s'occuper."

Mmm, voyons, mais siiiii... Tu as... les mots fléchés (mmff, trop de réflexion), le modélisme (bof...), la peinture de figurines de collection (tu veux dire, les figurines manga avec les filles qui ont des grosses poitrines ?). OK, les gars n'ont pas VRAIMENT de petites activités pour la maison connotées comme exclusivement masculines.



Que voulez-vous ? A force de rester enfermées, cantonnées à la sphère du foyer, on a bien dû trouver de quoi s'occuper ! QUI aurait pu prévoir que UN SIÈCLE plus tard, une pandémie mondiale nous enfermerait tous et toutes chez nous sans autre occupation que la télé et les réseaux sociaux ?


C'est un peu comme si nous les femmes, nous nous étions préparées pendant des décennies à préserver notre santé mentale à l'aide d'activités manuelles et créatives en tout genre, pendant que les hommes vagabondaient par monts et vallées pour aller pisser aux quatre vents. Sauf que bah là, tu ne peux plus en ce moment, sortir t'ébrouer dans l'herbe.


Alors moi, grande dame, je propose à mon chum de partager mes fournitures. A quoi ça sert d'avoir une copine féministe, si tu ne peux pas faire de la broderie en toute liberté, comme un vrai bonhomme ?


Pour l'instant il n'est pas chaud. Mais bon. On en reparle dans quelques mois...


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